Rapport 2007-2008
 
Première année du cycle Les Territoires ignorés
Rapport moral de Marie-Paule DARU, présidente du CML, présenté à l'AG du 13 mai 2008
 

Mon propos, pour ce rapport moral, ne peut, en aucun cas, être de résumer 1es 12 conférences de cette 1ère année de notre cycle mais bien davantage de tirer un certain nombre d’enseignements de cette aventure. Car il s’agissait bien d’une aventure que de mettre en pratique le droit de changer d’itinéraire, de regarder ailleurs pour aller vers des terres inconnues ou mal connues ou vers des ciels qui ne peuvent plus se contenter des haruspices d’antan ou des Madame Soleil d’aujourd’hui. Il s’agissait également d’aller au plus près de la culture et du mode de pensée de l’autre pour avoir une chance de se retrouver « à l’aplomb de soi-même ». Cette posture n’est pas sans risques, mais je pense que tous les conférenciers nous ont appris quelque chose et si une conférence n’a pas répondu à nos attentes, elle a toutefois été l’objet d’un enseignement. Elle nous a rappelé que nous sommes les enfants d’un siècle où règne en maître le pathos, l’émotion brute qui fait office de pensée et elle nous a confortés dans la conviction que nous ne sommes pas partants pour « une communauté réduite aux affects », incapable de conceptualiser, de trouver le mot juste, de refroidir l’émotion pour laisser la place à la pensée. Quand le discours réduit la parole à l’objet, notre pensée meurt étouffée.

Premier enseignement : la vertu du décentrage de la pensée avec Clare Ly et Ousmane Sy.
Que nous ont-ils appris ou rappelé ? Que les institutions politiques ou judiciaires doivent naître d’une culture pour être comprises, utiles, pour avoir une chance de survivre. Nous avons découvert, avec Claire Ly, pourquoi le TPI qui juge les criminels Khmers rouges est une greffe qui a tant de mal à prendre et avec Ousmane Sy, qu’il ne peut y avoir de démocratie cultivée hors sol. Chaque pays doit inventer sa démocratie. Les hommes sont toujours de quelque part. Tous deux nous ont remis à « l’aplomb de nous-mêmes », autrement dit nous ont amenés à nous questionner sur notre ethnocentrisme et sur le trop peu de cas que les institutions internationales font de la culture des pays dans lesquels elles interviennent. « A l’aplomb de nous-mêmes », nous l’avons été également quand Ousmane Sy nous a confrontés avec la culture du consensus au Mali dont nous pourrions tirer des enseignements pour notre propre démocratie.
La vertu du décentrage nous l’avons pratiquée avec Jacques Donzelot, qui est intervenu au lendemain de violentes manifestations dans les quartiers et qui, loin de réagir à chaud, a remonté le cours de la politique sociale, en a dessiné les évolutions en cours pour nous conduire vers une compréhension des événements. La réparation du tissu social ne se fera pas avec « Y a qu’à » !

Deuxième enseignement : « Il faut se hisser pour voir » disait Germaine Tillion avec infiniment de simplicité. Se hisser implique de quitter le seul domaine du sensible pour refroidir la douleur afin de trouver les ressources de la compréhension d’une expérience humaine aussi douloureuse soit elle. Je pense bien sûr à Claire Ly qui analyse et décrit minutieusement la machine de mort des khmers rouges comme l’avait fait Germaine Tillion, en son temps, à Ravensbruck. Permettez-moi de citer un extrait d’une interview de Germaine Tillion paru en avril 2004 :
« Pour mieux condamner le système concentrationnaire, je l’ai étudié comme une société de sauvages( je rappelle que Germaine Tillion était ethnologue), comme une famille de chacals. Je me suis souvenu de l’expression : « Comment être persan ? ». Déjà, pendant ma captivité, je n’ai cessé de parler avec les autres, comme ensuite dans le train qui nous ramenait en Suède. J’ai tout revérifié ligne à ligne. J’ai voulu montrer le nazisme comme une mécanique pour permettre à mes camarades de ne pas être écrasées, pour qu’elles regardent cela de haut. En étudiant, on monte les marches de l’escalier, le lecteur est au rez-de-chaussée et l’étude le hisse au premier étage. Il faut se hisser pour voir. ».
Nous avons besoin de ces grandes figures du courage !

Troisième enseignement, qui découle du 2ème et dont nous sommes tous conscients ici mais qui chaque fois que nous l’abordons fait sens, je veux parler du travail sur les mots sans lequel la cohérence du monde est en souffrance. Ainsi, quand Claire Ly nous dit : « Nous n’avons pas été victimes d’un génocide mais d’un démocide, nous avons une compréhension beaucoup plus juste de la machine infernale mise en place par les khmers rouges qui pourrait se résumer par un tous contre tous ou quand un peuple dévore ses propres entrailles.
Quand François Ost aborde les liens entre la littérature et le droit, il nous dit : « La littérature, c’est comme si, et le droit, c’est comme ça ». Ce peu de mots, si bien ciselés, ce précipité de sens de la mise en perspective de la littérature et du droit devient une source intarissable de la pensée. Chacun saisit instantanément que la littérature libère les possibles, les irréels du passé et du présent,les « madame Bovary, c’est moi » alors que le droit est contraint au choix de la généralité, de l’abstraction et de s’y tenir. En revanche, nous avons découvert, avec François Ost que le droit était infiniment plus imaginatif que nous ne le pensions et la littérature plus normative. Autrement dit, ces déplacements de perspectives, chaque fois qu’ils se produisent, modifient notre regard sur les créations humaines, aiguisent, notre curiosité, renouvellent notre envie d’en savoir plus, nous lavent des formatages de la pensée, à l’œuvre en chacun de nous. A la lumière de ce que nous a dit François Ost , j’ai donc relu attentivement le Code de Nuremberg rédigé en 46 et j’ai donc été confronté à un récit, le récit de la déshumanisation mise en place par le régime nazi : « L’homme n’est pas un animal, n’est pas une machine, pas un objet, pas réductible à la somme de ses organes ».
Jean Lacouture a trouvé les mots pour nous faire partager son admiration pour Germaine Tillion. Nous savions combien il était urgent de parler d’elle au présent. Il faut lire Ravensbrück, il faut lire ses recherches sur les sociétés humaines comme celle des Chaouïas pour approcher la pensée d’une grande ethnologue qui a toujours su regarder les hommes vivre, simplement et gentiment. Il faut lire le texte de la fable musicale crée à Ravensbrück intitulée« Verfugbar aux enfers », sorte de parodie « d’Orphée aux enfers ». Concentré stupéfiant d’humour macabre et de mise à distance de l’univers concentrationnaire qui nous présente un savant naturaliste dont l’objet d’étude est le Verfugbar :nouvelle espèce animale de l’ordre du gastéropode intéressant parce qu’il a l’estomac dans les talons et qu’il prospère dans des camps modèles « avec, dit-elle, tout le confort : eau, gaz, électricité ». Et le chœur de reprendre : « Le gaz surtout ».

Quatrième enseignement : celui des scientifiques. Jacques Ténier, François Héran, Hervé Le Treut, tous ont navigué ou naviguent entre plusieurs disciplines et ne sont en rien ce que Michel Serres appelle ironiquement des « prix Nobel d’analphabètes » ignorants de tout ce qui ne concerne pas leur discipline. Tous ont été des penseurs de la complexité, de cette complexité qui fait qu’aujourd’hui aucun discours ne peut être péremptoire, n’en déplaise à Monsieur Claude Allègre. Il convient bien davantage de nous affronter à des grilles d’analyse qui rendent compte de cette complexité dont nous parlions et qui sont au plus près de la réalité. Tous ont démontré, si besoin était que la rigueur scientifique s’accorde parfaitement de la vulgarisation quand elle ne rime pas avec caricature de la pensée. Tous ont été d’une rigueur exemplaire dans la mesure où ils ont posé clairement, soit les limites de leur savoir, soit leur volonté de ne pas être amenés sur un terrain qui ne convient pas à leur approche. Ainsi, François Héran ne portera pas de jugement moral sur le métissage de la population française mais décrira un état des lieux.

Cinquième enseignement : de l’art du voyage aux côtés de Thierry Fabre et de Claudine Riou. avec la mythologie pour moyen de transport dans tous les sens du terme. Réservoir extraordinaire de l’imagination des hommes, le mythe se crée et se recrée en permanence et tient sa permanence de la finitude même de la condition humaine « Tant qu’il y aura de la mort, il y aura du mythe » dit Roland Barthes. Nous voilà rassurés, nous allons pouvoir continuer à les habiter, à les ruminer, à les réinventer comme l’ont fait les hommes qui nous ont précédé à travers leurs œuvres littéraires ou picturales .C’est cette plasticité extrême qui se prête au message codé d’une époque que Claudine Riou à décrypté pour nous. Elle nous a donné ainsi des clefs de compréhension de ce que le peintre a voulu nous dire de la société son temps.
Enfin le mythe est bien le révélateur du vivre ensemble, il établit des ponts, des passerelles entre le haut et le bas, entre le monde souterrain, terrestre et céleste, entre l’avant et l’après.

Dernier enseignement qui sera toujours à explorer, celui de la navigation sur la ligne du temps : pas de pensée sans la prise en compte du passé et de l’avenir. La question de l’après doit être au cœur de notre éthique, j’ai envie de dire au coeur de toute politique qui aurait pour ambition d’aller bien au-delà de la durée d’un simple mandat électoral. Pour exemples : Les mesures prises dans les banlieues peuvent-elles réparer le tissu social ? Le TPI tel qu’il est conçu aujourd’hui peut-il réparer la souffrance des cambodgiens et ouvrir l’avenir ? L’effet de serre compromet-il l’avenir et si oui, nous donnons-nous et avons-nous les moyens de le limiter, Les ONG ( et certaines plus que d’autres) ne sont-elles pas condamnées à être d’éternels Sisyphe ?

En conclusion, nous sommes restés avec beaucoup de questions. Chacun, ici, aurait pu faire l’inventaire des territoires qu’il a explorés et son discours n’aurait rien eu à voir avec le mien. Aussi, est-ce en toute simplicité, au terme de cette année, que j’ai tenté de rendre compte de mes découvertes, de nos découvertes. Mais l’incomplétude même de notre savoir est une invitation à embarquer vers la deuxième année de nos territoires ignorés. Je vous invite donc à poursuivre ensemble notre réflexion, notre exploration.
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